Il y a des discours qu'on écoute et des discours qu'on déchiffre. Celui de Donald Trump, mardi 22 septembre, à la tribune de la 81e session de l'Assemblée Générale des Nations Unies, appartient à la seconde catégorie. Non pas parce qu'il serait sophistiqué mais parce qu'il dit l'architecture du monde tel que la première puissance entend le gouverner. Sur ce blog, nous prenons l'habitude de lire les grandes scènes internationales avec nos propres lunettes.
Ce qu'il faut retenir
Après Lula, qui venait de dénoncer avec une fermeté rare les « interventions » étrangères (à peine voilées, elles visaient Washington), Trump a pris la parole avec ses codes habituels : commencer par rabaisser l'ONU elle-même, avant de vanter l'« America First ».
Sur le fond, quatre choses.
Premièrement, la puissance comme argument massue. Le locataire de la Maison-Blanche s'est déclaré prêt à user de la « puissance militaire » contre quiconque menacerait les intérêts américains « où que ce soit dans l'hémisphère ouest ». L'Amérique latine est sommée de se tenir tranquille. Dans la foulée, il participait à un événement autour du « Shield of the Americas » et recevait la dirigeante vénézuélienne Delcy Rodriguez. La doctrine Monroe n'a jamais aussi peu sonné comme un souvenir d'histoire.
Deuxièmement, l'Iran au cœur du dispositif. En guerre contre la République islamique depuis fin février, Trump a posé un alternative toute personnelle : « anéantir » le pays ou conclure un « accord ». Téhéran, affirme-t-il, « n'aura jamais l'arme nucléaire ». C'est moins une position diplomatique qu'une mise en demeure.
Troisièmement, l'Ukraine traitée en promesse de campagne : la paix arrivera « d'une manière ou d'une autre », et « plus tôt qu'on ne le pense ». On notera la formule : l'accord n'est pas annoncé, il est promis, comme une livraison.
Quatrièmement (et c'est le point que trop d'analyses africaines risquent de sous-estimer), l'appel aux États membres de la Cour pénale internationale à se retirer « officiellement de cette institution voyou. Immédiatement ! ». Ajoutons l'annonce de deux bases militaires au Groenland et la signature, dans la foulée, d'un accord de sécurité avec le Danemark. Et n'oublions pas, parce que cela aussi est un message : le président palestinien Mahmoud Abbas s'est vu refuser son visa pour la deuxième année consécutive.
Ce que le discours révèle
J'irai à l'essentiel : c'est un discours qui remplace le droit par le rapport de force et la loi par le deal. L'ordre mondial qu'il dessine n'est pas multipolaire, il n'est pas non plus unilatéral au sens ancien. C'est un ordre à sphères : l'hémisphère ouest sous contrôle direct, le Groenland militarisé, l'Iran sous menace explicite, les institutions internationales valides à la seule condition de servir. Le souverainisme est invoqué pour soi, retiré aux autres.
On a dit, à juste titre, que Trump « ne croit pas aux valeurs, seulement aux intérêts ». Ce discours ajoute une précision : il ne croit pas aux processus, seulement aux transactions. D'où cette succession de rendez-vous bilatéraux en coulisses (Zelensky, les dirigeants du Golfe, le Japon, le Royaume-Uni) pendant que le multilatéral était rabroué en séance plénière. La paix, chez lui, n'est pas un état à construire collectivement ; c'est un produit que le médiateur-en-chef livre.
On objectera que tout président américain défend les intérêts de son pays. Exact. Mais il y a manière et manière : défendre ses intérêts dans le cadre, ou faire du cadre un obstacle à contourner. Ce 22 septembre, la réponse a été donnée sans ambages: L'ONU est à contourner.
Ce que l'Afrique doit en tirer
Voici la question qui compte : que devons-nous faire de ce spectacle ? Trois postures, à mes yeux.
La première concerne la CPI. Un tiers des États parties à la Cour sont africains. Lorsque Washington ordonne à la planète de quitter « immédiatement » l'institution, c'est à nous d'abord qu'elle s'adresse, parce que c'est de nous qu'elle espère une foule docile. Or la Cour, avec toutes ses imperfections, reste l'un des rares lieux du droit international où un Africain peut saisir les puissants. Se retirer sur injonction, ce serait brader notre siège sans contrepartie. La position intelligente est celle du Groupe africain : pas de sortie, mais réforme et cela vaut aussi pour le Conseil de sécurité, dont l'élargissement reste notre dossier.
La deuxième concerne la négociation. Si Washington raisonne en accords bilatéraux et en tarifs, l'Afrique ne doit jamais se présenter devant lui en file indienne. Elle doit se présenter en marché de 1,7 milliard de personnes, à travers la ZLECAf et des positions communes sur les minerais critiques, là où notre levier est réel et où Washington, Pékin et Bruxelles se font concurrence. Le cynisme de la méthode Trump a un avantage : il prix les partenaires au plus offrant. Qu'on sache en tirer parti, collectivement, faute de quoi on en subira les tarifs individuellement.
La troisième concerne l'illusion sécuritaire et climatique. Un président qui range le réchauffement parmi les « escroqueries », rabote l'aide et concentre son arsenal sur son hémisphère ne sera jamais le garant de notre sécurité ni le pourvoyeur de notre financement climatique. L'AES l'a compris avant d'autres : l'africain qui attend son parapluie sous le porche d'autrui finit toujours trempé. Financer nos mécanismes de paix, verrouiller les financements alternatifs, traiter la question migratoire comme notre affaire et non la sienne : voilà le sens commun des trois.
En somme
Trump à l'ONU, c'est "si vis pacem, para bellum" prononcé à la tribune des Nations Unies : la paix par la menace, la loi par le contrat, le monde par lots. Cela peut faire frémir. Cela doit surtout instruire. La leçon n'est pas que l'ordre ancien est mort (il l'était déjà), c'est que celui qui négocie seul, se fait manger seul. À l'Afrique de choisir sa table : celle du spectateur, ou celle du négociateur. Notre conviction est ancienne : l'africain n'a pas besoin qu'on pense à sa place, il a besoin de penser avec les siens.
Le monde change de grammaire. À nous d'apprendre la nôtre.