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INTERPOL A COMPTÉ NOS BLESSURES. À NOUS DE LES SOIGNER

Publié par Jean-François CURTIS sur 4 Août 2026, 11:40am

Catégories : #IA, #actualités, #afrique, #bonne gouvernance, #coopération, #criminalité, #cote d'ivoire, #information, #intelligence artificielle, #crime, #cybermenace, #cybersécurité, #interpol, #sécurité, #défense, #populations, #prospective, #stratégie, #informatique

En juillet 2026, INTERPOL a publié son Rapport d'évaluation de la cybermenace en Afrique (Interpol African Cyberthreat Assessment Report 2026). Trente-six pays, un an de données, la télémétrie de partenaires privés, un financement britannique. Sur le papier, un état des lieux. En vérité, un miroir. Le reflet n'est pas flatteur.

Commençons par la scène. En janvier 2025, une attaque corrompt les données du service météorologique sud-africain ; l'aviation et la navigation en pâtissent. En août, un rançongiciel paralyse la douane nigériane et cloue les marchandises au port, 18 millions de dollars (plus de 10 milliards de FCFA) de frais de stockage. En février 2026, la compagnie Air Côte d'Ivoire a subi une cyberattaque par rançongiciel (ransomware).

Derrière ces scènes, une courbe qui s'emballe. En un an, les pertes déclarées passent de 192 millions de dollars (environ 109 milliards de FCFA) à 484 millions (près de 276 milliards de FCFA). Les victimes identifiées doublent : de 35 000 à 87 000. Et ce ne sont que les cas déclarés, 89 % des pays reconnaissent en taire une partie. Le préjudice réel ? Au moins 5 milliards de dollars (environ 2 850 milliards de FCFA) pour la seule année 2025. Nous avons pourtant dépensé 15,3 milliards (près de 8 721 milliards de FCFA) en cybersécurité. Trois fois plus que nos pertes officielles. Le problème n'a jamais été le budget. C'est l'usage que nous en faisons.

Le rapport a une thèse, et elle est juste : le cybercrime est devenu une industrie. 55 % des affaires de 2025 mobilisent l'intelligence artificielle. Des courriels qui imitent la voix d'un directeur financier. Des visages fabriqués de toutes pièces. Un rançongiciel qui écrit son propre code. L'attaquant tourne à la vitesse de la machine. L'enquêteur, lui, travaille encore à la main.

Saluons ce que le document réussit: Il est chiffré, régional, honnête sur ses limites. Il célèbre les opérations qui ont mordu : Serengeti 2.0, Sentinel, Red Card 2.0, 651 arrestations, 4,3 millions de dollars (environ 2,45 milliards de FCFA) récupérés. Mais disons aussi ce qu'il tait: Presque toutes ses statistiques sont des « détections » vendues par des acteurs privés étrangers. Or une détection mesure où l'on a posé le capteur, pas où le crime respire. Nous lisons donc l'Afrique à travers les yeux des autres. Les sources sont majoritairement anglophones. Notre Afrique francophone est sous-observée : on nous pointe du doigt au moment même où notre exposition réelle est probablement sous-estimée. Le rapport alerte sur les fuites de données biométriques et recommande d'en collecter davantage. Nous empilons des coffres-forts que nous ne savons pas encore verrouiller.

C'est là qu'arrive la phrase que le rapport n'ose pas écrire en gras. La menace ne vient pas seulement du dehors. Elle sort de chez nous. En Afrique centrale et de l'Ouest, jusqu'à 75 % des incidents naissent du comportement des employés. La faille n'est pas le logiciel. C'est l'homme.

La Côte d'Ivoire doit s'arrêter sur ce paragraphe. Nous sommes le troisième émetteur de sextorsion du continent : 64 111 signaux partis de notre territoire. Certaines plateformes de micro-crédit ont été fermées pour taux abusifs et extorsion. Quatre suspects arrêtés dans une affaire de sextorsion visant un adolescent américain. Nous ne sommes pas qu'une cible. Nous sommes aussi une origine. Et derrière ces chiffres, il y a souvent des jeunes sans emploi, recrutés par des centres d'arnaque comme on recrute une main-d'œuvre. Voilà le nœud : ce n'est pas seulement une affaire de police. C'est une affaire d'école, de travail, d'avenir.

L'état ivoirien a quelques réponses dont la stratégie nationale de cybersécurité (2026-2030) et la loi sur la sécurité numérique (avril 2025), mais une stratégie et une loi ne valent que par ceux qui l'appliquent. Voici mes recommandations:

1. Former avant d'équiper. Un outil ne sert à rien sans l'agent qui sait reconnaître un deepfake. Formation annuelle obligatoire à l'IA offensive pour policiers, magistrats et cadres publics.
2. Construire notre propre veille. Cesser d'emprunter la télémétrie d'autrui. Un centre national de renseignement cyber, nourri par nos CERT (Computer Emergency Response Team), nos banques, nos opérateurs télécoms.
3. Assécher le vivier du crime. Brancher la lutte cyber sur l'emploi des jeunes. Un jeune formé et embauché ne rejoint pas un centre d'arnaque. Ici, l'enseignement technique devient une politique de sécurité.
4. Obliger le privé. Vérification biométrique à l'ouverture de SIM et au KYC (know your customer) ; signalement des transactions suspectes par les opérateurs de mobile money.
5. Rendre des comptes. Publier les affaires résolues, les avoirs récupérés, les preuves admises. Sans chiffres, pas de crédibilité, pas de budget.

INTERPOL a compté nos blessures. Le courage n'est pas de contester le décompte. Il est de reconnaître, enfin, qu'une partie du mal porte notre visage et de s'y attaquer sans chercher de coupable au loin.
 

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