Du 9 au 11 juillet, Abidjan accueille la Conférence Economique Africaine (CEA2026). La BAD, le PNUD et l'OCDE, autour d'un thème qui sonne juste : "renforcer l'autonomie géopolitique et la résilience commerciale de l'Afrique dans un monde multipolaire". On y parlera de dette, de minerais critiques, de marchés de capitaux. Et, quelque part dans le programme, d'un « dialogue » sur le capital humain et la diaspora. Un panel parmi d'autres.
C'est là, précisément, que se joue la partie. Et c'est là qu'on ne regarde pas.
Je le dis sans détour. La souveraineté ne s'importe pas. Elle se forme. Notre vraie réserve stratégique n'est pas sous terre, elle est dans les têtes. Et cette réserve-là, nous la gérons à l'aveugle.
Premier angle mort. Nous pleurons la « fuite des cerveaux ». Mauvais procès. L'Afrique ne perd pas ses talents : elle finance gratuitement la main-d'œuvre du reste du monde. Nous formons, l'Occident et l'Asie emploient, et nous disons merci par-dessus le marché. La diaspora, on la réduit à un flux de transferts d'argent. Jamais à un actif souverain que l'on négocie.
Deuxième angle mort. On rêve d'usines pour transformer notre cacao, notre coton, notre lithium. Mais transformer ne suffit pas. Encore faut-il écrire la norme, certifier, fixer le standard. Celui qui écrit la norme commande le marché. Or nos normes, nous les importons. Voilà une souveraineté invisible que personne ne réclame.
Troisième angle mort. Il est plus simple, aujourd'hui, pour un ingénieur ivoirien d'aller travailler à Paris qu'à Lagos ou à Kinshasa. La ZLECAf a libéré les marchandises. Pas les compétences. Nous avons bâti un marché continental pour les choses, pas pour les cerveaux.
Et pendant ce temps, nous pilotons sans tableau de bord. On compte des diplômes, pas des compétences. On planifie pour les 15 % du secteur formel en oubliant les 80 % de l'informel, là où vit pourtant l'essentiel de notre capital humain. Voyez-vous le problème ? Le problème, comme toujours, n'est pas ailleurs. Il est chez nous.
Alors, que faire ? Cinq leviers, concrets.
1. Un Observatoire continental des compétences et des métiers. On ne pilote pas ce qu'on ne mesure pas. C'est le socle de cette « souveraineté des connaissances » que la BAD dit vouloir avec son nouveau Réseau des économistes en chef africains. Donnons-lui une matière première : nos données.
2. Inscrire la diaspora dans nos négociations commerciales. Cartographier ses compétences, les contractualiser, en faire un fonds souverain de talents. La diaspora n'est pas une tirelire. C'est un levier diplomatique.
3. Une autorité africaine de normalisation et de certification. Cesser d'importer les standards qui décident qui peut vendre quoi. Reprendre la main sur la norme, c'est reprendre la main sur le marché.
4. Un passeport continental de compétences. Libérer la circulation des talents africains comme nous avons libéré celle des biens. Un ingénieur formé à Abidjan doit pouvoir servir à Cotonou sans visa et sans humiliation.
5. Renverser la logique de formation. Former pour les chaînes de valeur que nous voulons posséder, et non pour grossir les rangs du chômage diplômé. Former mieux, pas seulement former plus.
Un dernier mot, pour être honnête entre nous. La multipolarité n'est pas une chance en soi. Sans cohérence interne, elle ne fait que multiplier nos dépendances.
La résilience commerciale et l'autonomie géopolitique ne se décrètent pas dans les sommets. Elles se forment dans nos écoles. Le reste n'est que déclaration d'intention.