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La Stratégie accessible à tous!


STRATÈGES AFRICAINS : ON NE LES A PAS OUBLIÉS, ON NE LES A JAMAIS ÉCRITS

Publié par Jean-François CURTIS sur 27 Juillet 2026, 11:38am

Catégories : #actualités, #capital humain, #cote d'ivoire, #développement, #gouvernance, #militaire, #métiers, #politique, #prospective, #relations internationales, #stratégie, #mémoire, #patrimoine, #stratèges, #penseurs

En 2014, sur ce blog, je posais une question qui n'a rien perdu de sa force : pourquoi le "Traité de Stratégie" d'Hervé Coutau-Bégarie, référence académique sur les grandes écoles de pensée stratégique, ignore-t-il purement et simplement l'Afrique ? Douze ans après, je reformule la question. Ce n'est plus l'oubli qu'il faut interroger. C'est l'absence d'écriture.

Un continent qui n'écrit pas sa propre histoire militaire laisse à d'autres le soin de la raconter, de la travestir ou de ne pas la raconter du tout. Voilà le vrai diagnostic. Pas la malveillance de l'Occident. Notre propre paresse mémorielle.

Reprenons donc les faits. Ils sont vérifiables, et ils n'ont pas besoin d'être enjolivés.

1/ CINQ STRATÈGES QUE L'HISTOIRE MILITAIRE MONDIALE DEVRAIT CITER AU MÊME TITRE QUE CLAUSEWITZ

Nzinga Mbande ouvre la marche, un siècle et demi avant les autres. Reine du Ndongo puis du Matamba, envoyée négocier à Luanda en 1622, elle refuse de s'asseoir par terre face au gouverneur portugais et fait s'agenouiller une servante pour lui servir de siège : la diplomatie comme rapport de force, dès le premier geste. Sur le terrain, elle mène une guérilla de plusieurs décennies, intègre des esclaves affranchis dans ses troupes et s'allie aux Hollandais pour desserrer l'étau portugais. Elle meurt en 1663, reine encore, après près de quarante ans de résistance. L'UNESCO la classe, à juste titre, parmi les grandes stratèges de l'histoire africaine.

Chaka, ensuite, lui, l'Occident a fini par le regarder de près. Sa formation "en tête de buffle" (deux ailes en mouvement tournant encerclant l'adversaire, pendant qu'un corps central absorbe le choc) est aujourd'hui étudiée comme un cas d'école de manœuvre enveloppante. En quatre ans de campagnes, il bâtit un empire grand comme quatre fois la France. On peut discuter la brutalité de la méthode. On ne discute pas la maîtrise tactique.

Samory Touré, à sa suite. Face à l'artillerie du colonel Archinard sur Kankan en 1891, il évite l'affrontement frontal et engage une guerre de mouvement. Son armée professionnelle (plus de 30 000 fantassins et 3 000 cavaliers organisés en escadrons) tient en échec les colonnes françaises pendant près de deux décennies. Quand la situation se dégrade, il ravage lui-même les terres qu'il abandonne plutôt que de les laisser à l'ennemi. L'historien Yves Person y a consacré une somme de plusieurs milliers de pages, "Samori, une révolution dyula". Combien d'étudiants en ont entendu parler ?

Béhanzin, à la même époque, ne subit pas la modernité militaire européenne : il l'importe. Négociation d'armes avec l'Allemagne et la Belgique, recrutement de conseillers étrangers pour former ses troupes aux tactiques modernes. Face à l'offensive du colonel Dodds en 1892, son armée (15 000 hommes et près de 4 000 amazones) tient plusieurs mois. La défaite, quand elle vient, est celle d'un rapport de force écrasant. Pas celle d'une pensée stratégique absente.

Reste Ménélik II, et la victoire la plus totale des cinq. Le 1er mars 1896, à Adoua, une armée éthiopienne rassemblée en deux mois (une centaine de milliers d'hommes venus de tout l'empire) écrase les troupes italiennes du général Baratieri. Résultat : le traité de Wuchale abrogé, l'indépendance préservée, et l'Éthiopie qui rejoint le Liberia comme seule puissance du continent à n'avoir jamais été colonisée. Une victoire qui vaut bien celle de n'importe quel général européen célébré dans nos manuels.

2/ L'OUVERTURE : QUI SONT LES STRATÈGES AFRICAINS D'AUJOURD'HUI ?

Ne vous arrêtez pas à l'histoire militaire. La stratégie africaine du XXIe s'exprime aussi dans le secteur privé, les salles de conseil, les institutions économiques et les incubateurs technologiques.

Côté pensée : Achille Mbembe, camerounais, déconstruit depuis vingt ans les catégories occidentales de souveraineté et de territoire appliquées à l'Afrique. Carlos Lopes puis Vera Songwe, Secrétaires exécutifs successifs de la Commission économique pour l'Afrique de l'ONU, ont donné à la stratégie économique continentale un vocabulaire et des instruments qu'elle n'avait pas avant eux.

Côté entreprise : Mitchell Elegbe a construit Interswitch au Nigeria en pariant, dès le début des années 2000, sur une infrastructure de paiement électronique quand personne n'y croyait sur le continent. Aliko Dangote, lui, a pris le contre-pied de la rente pétrolière classique : plutôt que d'importer, il a construit à Lekki l'une des plus grandes raffineries au monde, 650 000 barils par jour de capacité (une stratégie d'industrialisation par les infrastructures, revendiquée comme telle). Chez nous, Jean-Louis Billon a transformé l'entreprise familiale SIFCA en premier employeur privé de Côte d'Ivoire, structuré autour de trois filières (huile de palme, hévéa, sucre) bâties sur plusieurs décennies. Et pour qu'on cesse de ne citer que des hommes : Ibukun Awosika, au Nigeria, est devenue la première femme à présider le conseil d'administration de First Bank, la première banque du pays. Une stratégie d'entreprise n'a pas de genre.

Côté sécurité et rapports de puissance : le Rapport annuel sur la géopolitique de l'Afrique 2026 (RAGA2026), qui réunit 27 experts de 16 nationalités africaines sous la direction d'Abdelhak Bassou, illustre ce que peut produire une réflexion stratégique africaine assumée sur les rivalités, les corridors et la sécurité du continent. Côté commandement, la major-général ghanéenne Anita Asmah est devenue la première femme africaine à diriger une force de maintien de la paix des Nations unies, à la tête de la FNUOD sur le plateau du Golan. Le plafond de verre militaire, lui aussi, commence à céder. On est loin de l'Afrique objet des relations internationales. On est dans l'Afrique qui écrit sa propre grille de lecture.

3/ LA MÉMOIRE, JUSTEMENT

Bonne nouvelle : depuis 2014, les choses ont bougé. Entre 90 et 95 % des manuscrits de Tombouctou ont été sauvés de la destruction djihadiste puis numérisés, selon les estimations de Shamil Jeppie, qui dirige le projet de conservation à l'université du Cap (un travail porté au quotidien par la SAVAMA-DCI et relayé par le programme Mali Magic de Google Arts & Culture). Plus près de nous, la Fondation Amadou Hampâté Bâ a annoncé en février 2026 la numérisation de plus de 2 100 manuscrits et le catalogage de près de 4 000 documents. La preuve que lorsqu'on décide de préserver sa mémoire, on en trouve les moyens.

Alors pourquoi ce chantier reste-t-il si marginal dans nos politiques publiques, nos programmes scolaires et universitaire, nos discours officiels ?

4/ CE QU'IL FAUT FAIRE, MAINTENANT

Célébrer nos stratèges n'est pas un exercice de nostalgie. C'est un investissement dans la crédibilité stratégique du continent. Un continent qui ignore ses propres références intellectuelles ne peut prétendre en produire de nouvelles avec autorité.

Cinq propositions concrètes, pour sortir du constat :

1. Intégrer les stratèges africains, militaires et civils, dans les curricula d'histoire et de sciences politiques dès le secondaire (pas comme un chapitre folklorique, mais comme une école de pensée à part entière).
2. Achever, à l'échelle continentale, la numérisation et l'indexation en français, en anglais et en arabe des manuscrits de Tombouctou et des fonds équivalents dispersés en Égypte, au Maroc et en Europe.
3. Créer un prix panafricain de la pensée stratégique, distinguant chaque année une contribution civile, une contribution militaire et une contribution entrepreneuriale (à parité hommes-femmes, sans quota affiché, juste par souci d'exactitude historique).
4. Doter chaque grande université africaine d'une chaire d'histoire militaire et stratégique africaine, financée par les États et non par la seule coopération internationale.
5. Faire entrer un stratège africain dans les manuels de référence internationaux sur la pensée militaire, à commencer par une traduction rigoureuse des travaux existants.

Ce n'est pas à Coutau-Bégarie de nous inviter dans son "Traité". C'est à nous d'écrire le nôtre. En écrivant cet article, je participe à l'écriture de notre histoire, j'informe les plus jeunes, je contribue à la réflexion stratégique et je propose des solutions. Enfin et le plus important, il faut promouvoir les faits d'armes africains tant militaires, que diplomatiques, qu'économiques, qu'industriels, que scientifiques ou autres.

Réveillons-nous!
 

 

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