Chers lecteurs, il est des comparaisons qui tranchent mieux qu’un long discours. Celle qui oppose Kemi Seba à Kako Nubukpo relève de cet exercice salutaire. Attention ils ne sont pas en conflit. Deux hommes, un même diagnostic sur le franc CFA, mais deux postures irréconciliables quant à la manière d’en sortir. Et au-delà de la monnaie, c’est bien de l’âme même du panafricanisme qu’il s’agit : celui, noble, des pères fondateurs (Nkrumah, Senghor, Sankara, Cheikh Anta Diop) ou celui, bruyant, des ambassadeurs de la rue. À nous, africains lucides, de trancher !
Un même constat, des méthodes aux antipodes
Seba a choisi la pyrotechnie médiatique : à Dakar, en août 2017, il brûle publiquement un billet de 5000 FCFA et se fait arrêter. Le geste marque, mais il ne démontre rien. Nubukpo, lui, démonte la mécanique monétaire avec la rigueur du chercheur : les échanges intracommunautaires sont de 10 % en Afrique centrale et 15 % en Afrique de l’Ouest, contre 60 % en Europe. Il propose un arrimage à un panier de devises plutôt qu’à l’euro seul, un ciblage moins rigide de l’inflation, la prise en compte de la croissance. L’un enflamme les foules, l’autre arme les décideurs.
L’écrivain Felwine Sarr, panafricaniste lui aussi, résume la ligne de fracture avec une justesse implacable : « On peut ne pas adhérer à sa méthode, à son propos simpliste, à ses théories du complot, à ses excentricités, au traitement caricatural qu’il fait d’une question dont la réponse est plus complexe que la binarité d’un oui ou d’un non ». Tout est dit.
De deux rapports opposés au pouvoir et à l’institution
Seba a choisi la rupture totale : déchu de sa nationalité française, conseiller d’une junte militaire à Niamey, soupçonné de liens avec Wagner, visé par un mandat d’arrêt du Bénin pour soutien présumé à une tentative de coup d’État, finalement arrêté ce 16 avril. Un panafricanisme qui troque une tutelle (Paris) contre une autre (Moscou) n’est plus un panafricanisme, c’est un changement de maître !
Nubukpo, lui, a fait le choix plus rude et plus africain : attaquer le système par l’intérieur. Ancien ministre togolais, chercheur à Oxford, directeur de la Francophonie économique à l’OIF, il a été suspendu en décembre 2017 sous la pression de chefs d’État africains après une tribune dans Le Monde. Puis nommé Commissaire à l’UEMOA en charge de l’agriculture, des ressources en eau et de l’environnement, poste qu’il occupa trois ans et demi. Voilà une trajectoire qui assume le combat des idées dans les arènes institutionnelles, là où se jouent réellement les rapports de force africains.
Des deux, lequel prolonge véritablement l’héritage des pères fondateurs ?
Sans détour, Nubukpo. Le panafricanisme de Nkrumah, de Senghor et de Sankara n’était ni un folklore identitaire ni une performance de rue : c’était un projet d’État, de monnaie, d’université, d’infrastructure, d’institutions. Nubukpo s’inscrit pleinement dans cette filiation lorsqu’il plaide pour un panafricanisme qui donne la priorité à l’agriculture, l’investissement, et la gouvernance et qu’il dénonce explicitement ce qu’il appelle le « panafricanisme de repli » : la contestation de l’ordre établi peut être la première phase, mais il faut proposer et coconstruire avec les autres, car l’Afrique n’est pas isolée. Voilà la clé !
Seba, lui, se réclame d’une « panafricanité » ancestrale, quasi-mystique, centrée sur le retour aux racines « khémites » et aux « Quilombos-Unis de Kemet ». Noble dans l’intention, mais impraticable dans la conduite des affaires publiques. Le panafricanisme de Sankara était celui du Plan, pas celui du brasier.
En guise de conclusion
Je propose ce qui suit :
1. Distinguer le tribun du stratège. Les deux ont une fonction dans nos sociétés, mais ne leur confions pas les mêmes missions. Au tribun la mobilisation, au stratège la conception.
2. Exiger de nos panafricanistes un corpus vérifiable. Qu’il s’agisse de monnaie, d’agriculture ou de sécurité, le verbe doit céder la place à la donnée, à la preuve, à la méthode.
3. Refuser les allégeances extérieures déguisées en souveraineté. Un panafricanisme financé ou conseillé par une puissance étrangère — quelle qu’elle soit — n’est plus qu’une marionnette sous un autre drapeau.
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