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Publié par Léandre Anoma-Kanie

La stratégie américaine en Afghanistan entre réalités géopolitiques et impératifs stratégiques
L’Afghanistan était sous les feux de tous des projecteurs mondiaux ces derniers jours en raison de son importance géostratégique. Pays situé dans une zone d’affrontements et de jeux d’influence perceptibles entre la puissance américaine, la Russie et la Chine. 
Le pays est constitué essentiellement d’une constellation de populations essentiellement des tribus guerrières, militarisées pour bon nombre d’entre elles et fières de lutter contre tout pouvoir étranger à connotation coloniale ou expansionniste y compris venant de Russie.    Sa configuration politique apparaît assez complexe où s’entremêlent inextricablement motivations irrédentistes et doctrinales, alliances et obédiences croisées où s’expriment à la fois des talibans et des extrémistes de DAECH. Un pays qui a mené sans discontinuer, plus de 16 années de guerre avec les Etats-Unis. 

C’est ce pays que le Président américain a stigmatisé lors d’une annonce officielle le lundi 21 août pour marquer son refus du retrait de ses soldats. Donald Trump a ainsi annoncé de façon déclamatoire depuis la base de Fort Myer (Virginie), les grandes lignes d'une «nouvelle stratégie pour l'Asie du sud». Par cet acte, il accentue la pression sur le Pakistan accusé d’être un repaire pour «des agents du chaos» et laisse entrevoir par la même occasion, l’option de l’envoi de soldats américains supplémentaires en Afghanistan.
Cette annonce est intervenue à un moment où l’Administration Trump était attendue sur cette question, par tous les observateurs, analystes, journalistes et chercheurs et surtout par le Sénat Américain. Ces derniers espéraient en effet, que soit dévoilée la stratégie de la maison blanche dans cette partie du monde et ailleurs, où les troupes américaines sont engagées et font face au quotidien à une recrudescence des actes criminels et terroristes. 

L’apparition de l’Etat islamique en Afghanistan et la montée en puissance des actes criminels perpétrés dans cette région du monde, ont ainsi amplifié ce sentiment d’inquiétude et déstabilisé la région. Les affrontements entre talibans et Daech en sont une illustration avec son lot de massacres occasionnés suite à la collaboration entre ces deux entités aux idéaux souvent convergents.
Le gouvernement afghan allié des Américains et la communauté internationale, luttent contre les talibans et Daech. Le Pakistan, seul soutien constant des talibans, mais également la Russie, la Chine et l’Iran ont engagé pour leur part, des discutions et négociations avec les talibans, pour entrevoir une solution régionale durable. Convaincus qu’ils sont que la solution au conflit Afghan ne se fera pas sans la participation politique des talibans.

Ces réalités régionales à répercutions internationales, ont semble-t-il, justifié la prise de position du Président Donald Trump et l’auraient motivé dans l’acceptation des options proposées par ses conseillers, constitués essentiellement de généraux, notamment son ministre de la Défense, celui des Affaires étrangères qui, pour la plupart ont servi en Afghanistan. Cette annonce officielle intervenait pour la première fois, après le départ de Steve Bannon, son très controversé conseiller stratégique et chantre de «L’Amérique d’abord» résolument isolationniste et opposé à tout nouveau déploiement de soldats dans la région. 

Il faut noter surtout, l’inertie perceptible du Département d'État eu égard au fait que bon nombre de hauts postes de responsabilité en son sein, n’ont toujours pas été pourvus. La latitude est donc laissée aux militaires, qui ont une tendance atavique à prioriser toute solution militaire. 
Le Président était accusé déjà à l’époque, d’avoir donné son feu vert au Pentagone, notamment au ministre de la Défense, le général James Mattis, l'autorité pour augmenter le nombre de troupes américaines en Afghanistan et le déploiement de 3900 soldats, lorsque 8.400 sont stationnés en Afghanistan, dans le cadre d’un accord bilatéral entre les deux pays depuis 2014.
Il est bon de noter cependant, que même si aux Etats-Unis, le dernier mot revient au président dans tout déploiement de troupes, il faut noter l’importance du congrès et du Sénat face aux grandes décisions stratégiques de la maison blanche. Les membres de ces hautes institutions, tout comme des centaines de think-tank et les milieux d’affaires ont ainsi leur mot à dire et émettent des avis, souvent divergents de ceux du Président.

Le Président Américain qui avait pourtant opté pour une doctrine isolationniste lors de sa campagne, dévoile par cet acte, sa nouvelle vision stratégique dans la région, différente du « smart power » de Barak Obama, mais qui allie néanmoins option militaro-politique et prise en compte des pressions du Sénat. 
Certains sénateurs américains dont John McCain, avaient fait valoir de façon ferme des mois auparavant, qu'envoyer des troupes avant d'avoir une stratégie claire, était non seulement une procédure inhabituelle, mais surtout assez inquiétante. « La nouvelle administration est en place depuis six mois, on n'a toujours pas de stratégie pour l'Afghanistan. C'est difficile de vous soutenir quand on n'a pas de stratégie » devait-il souligner lors d’une séance au sénat au Général Mattis.  

Donald Trump semble en définitive, avoir décidé de laisser aux bons soins des militaires la gestion des opérations. James Mattis et le conseiller à la Sécurité nationale, le lieutenant-général H. R. McMaster, estiment en effet, «qu'il faille apporter sans attendre des soutiens à l'armée afghane menacée de toutes parts par les talibans et Daech. D’où l’importance de l’augmentation de troupes, notamment des forces spéciales dans l'accompagnement sur le terrain des brigades de soldats afghans, plus efficace que le conseil de gradés ».
Le Général Mattis prend pour sa part exemple sur le modèle d'intervention des GI en Syrie qui selon lui, serait plus efficace. « On va avoir des gens spécifiquement préparés, entraînés, organisés et équipés pour les conseiller sur la manière de s'emparer de telle colline, leur permettre d'avoir le soutien de l'artillerie ou des forces aériennes ».
Autre argument avancé par le lobby politico-militaire de la maison blanche et du Pentagone, à caractère financier celui-là, la dépense pour l’armée afghane, qui s’élève à 5 milliards de dollars par an, entièrement payée par l’Otan, mais qui est en fait une contribution des EtatsUnis. Lorsque 70% du budget de l’Etat afghan est payé par les Américains et la communauté internationale. Le département américain de la Défense avait également suspendu toute aide militaire, jugeant qu’Islamabad ne faisait pas assez contre le réseau Haqqani, « basé à la frontière pakistano-afghane, longtemps considéré comme lié aux services secrets pakistanais allié des talibans afghans, l’ISI ». 

Après cette annonce américaine comme on pouvait s’en douter, s’en est suivie une montée d’adrénaline non seulement avec le Pakistan, accusé par Donald Trump d’être un repaire pour des "agents du chaos", mais surtout avec les talibans accusés de laxisme envers la menace Daech, présente dans le pays depuis deux ans et demi, qui déstabilise la région. Une contradiction est perceptible, dans la justification de la stratégie de Trump, au regard de l’option prise de l’envoi de troupes, à l’effet de contraindre les talibans à la négociation.   Cette option stratégique apparaît cependant pour certains, peu réaliste sur le court terme. Ils évoquent une solution sur le long terme, qui permettrait de résoudre la question afghane sans discontinuer dans un cadre régional. 

Comment selon ces derniers, pourrait-on écarter l’Iran, pays éminemment présent en Afghanistan, mener une politique de tensions avec la Russie et dans le même temps, lui demander de contribuer à une solution de paix en Afghanistan, et dans la même veine, menacer dans une diatribe peu diplomatique le Pakistan, pour ensuite lui demander son soutien.
Le constat fait en définitive, est celui du rôle de plus en plus grand joué par les hommes d'action autour de Trump. Ces derniers sont en passe de réussir leur reconversion dans le civil, mas comme l’a précisé un stratégiste « prendre d'assaut une colline ou Falloujah n'est pas la même chose que gérer le programme de protection sociale des soldats". 
Le moins que l’on puisse dire, c’est que le "moine-soldat" James Mattis est en position dominante auprès du Président américain avec un budget de près de 600 milliards de dollars (570 milliards d'euros), 1,3 million de militaires actifs, 700000 civils et 800000 réservistes, le chef du Pentagone dirige un "monstre". En outre le président ne peut appuyer sur le bouton nucléaire, qu’après avoir obtenu le feu vert du secrétaire à la Défense James Mattis, (le viceprésident, lui, n'étant pas consulté). Il apparaît ainsi comme deuxième personnage de l'Etat. 

Le général McMaster pour sa part, est un spécialiste de la contre-insurrection, ayant fait ses armes en Irak où il été déployé pendant la guerre de 1991, après l'invasion américaine en 2003, de 2004 à 2006, puis de 2007 à 2008. En Afghanistan également où il a expérimenté sa stratégie de contre insurrection, qui a permis de faire reculer Al-Qaïda en Irak. H.R. McMaster plaide en faveur de moyens accrus pour l'armée américaine l'une des promesses de campagne du candidat Trump. 
Le président américain a en tout cas promu des "durs" et va-t’en-guerre, tous vétérans de théâtres d'opérations des dernières décennies, qu'il s'agisse de l'invasion de la Grenade (1983), de l'intervention en Afghanistan (2001-2014) ou des deux guerres d'Irak (1991 et 2003).

Fasciné par les hommes d'action, Donald Trump s'est entouré de hauts gradés, plus habitués aux champs de bataille qu'aux finesses politiques, savant dosage déflagrant, qui pourrait encore réserver des surprises. Gageons qu’ils puissent réussir leur reconversion dans le civil, aux côtés du Président de la nation la plus puissante au monde et l’aider dans l’élaboration de stratégies et énoncés de doctrines d’emploi ou de déploiement de forces, sur les différents théâtres de crise dans le monde « wait and see ».

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