Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog

Publié par Léandre ANOMA-KANIE

Sécurité en Côte d'Ivoire: décryptage

La tenue, le 05 Novembre 2015 du premier Conseil National de Sécurité (CNS) du second mandat de S.E.M. Alassane Ouattara, a été l’occasion pour le chef suprême des armées, d’accorder un satisfecit aux différentes composantes de cette instance décisionnelle, mise en place à un niveau hautement stratégique de l’Etat. Le Palais de la Présidence de la République était aux heures du bilan et de la réaffirmation d’une vision admise et déclaratoire d’orientations doctrinales et stratégiques – les travaux du CNS n’étant pas habituellement diffusés- de la posture renouvelée de la gouvernance Ouattara en matière de défense et de sécurité. L’analyse voudrait au-delà du bilan, y découvrir plusieurs enseignements et perceptions. Le stratégiste sachant dorénavant que dans un monde médiatisé, la valeur et le degré de l’image peuvent être un accélérateur de l’action.

Le CNS, mis en place il y a trois ans sous sa forme actuelle, peut se réjouir de bénéficier du satisfecit de son premier métronome, après avoir réussi à améliorer l'indice de sécurité en y imprimant une baisse de 3,8 à 1,16 depuis janvier 2012. Plusieurs institutions mondiales classent en effet, certains pays en fonction d’indicateurs mondiaux, selon leur degré de pacifisme. Elles intègrent dans les évaluations, le niveau de violence et de délinquance intérieure des pays, mais surtout des facteurs intéressant les relations internationales comme les dépenses militaires et les guerres. Ainsi la méthodologie employée met en exergue, l'implication du pays concerné dans les conflits locaux et internationaux, le degré d'harmonie ou de discorde à l'intérieur de la nation, de même que des indicateurs décrivant la sûreté et la sécurité dans la société. Le postulat étant que, le faible nombre d'actes terroristes ou de manifestations violentes, les relations harmonieuses avec les pays voisins, une scène politique stable et une faible proportion de la population interne déplacée ou réfugiée, puissent être mis en relation avec le pacifisme de cet état.

La place honorable de la Côte d’Ivoire, qui sort fraîchement d’une décennie de crises multiples à relents criminogènes affirmés, peut se justifier par la bonne tenue des élections ou le renforcement de la coopération militaire avec certains pays voisins, de même que la lutte efficace aux côtés de l'Administration, pour empêcher la survenue de la maladie à virus Ebola. Il peut s’agir également, de l’atteinte des objectifs fixés dans le cadre de la réforme de la sécurité nationale, plus spécifiquement dans le domaine du désarmement, de la démobilisation et de la réinsertion, avec plus de 90% des ex-combattants démobilisés. Entre autres points majeurs à mettre au titre des actifs, l’obtention de la levée partielle de l'embargo sur les armes et les efforts en vue de sa levée totale, sans omettre, l’ambition affichée d’engager le retrait des troupes de l'ONUCI dans les deux ou trois années à venir. Le renforcement et la consolidation des acquis de la Réforme du Secteur de la Sécurité (RSS), pour 67 actions réalisées à 80% sur le court terme, et 40% de taux d’exécution en deux ans, pour celles devant être échelonnées sur le moyen terme (cinq ans).

Tous ces points de réussite, pour assurer à la Côte d’Ivoire, de demeurer en phase avec les indicateurs mondiaux, admis pour l’évaluation du degré de pacifisme pays, et retrouver son appellation légendaire des premières heures de nos indépendances de « Havre de paix ». Le Chef de l'Etat a ainsi, rappelé si justement que le Conseil national de sécurité veille à la sécurité nationale, à la sécurité de chaque Ivoirien et de toute personne vivant sur le territoire national. La Côte d'Ivoire, selon ses propos, est donc ''en sécurité, en paix et en de bonnes mains.''

Cette orientation était déjà admise dans l’énoncé de son concept de RSS, qui devait intervenir dans un contexte de « renouveau démocratique, résolument tourné vers la paix, la stabilité et la prospérité et contribuer ainsi, à bâtir un Etat de droit ». A cet égard, « les Forces armées devraient adhérer aux idéaux démocratiques, de par leur subordination au pouvoir civil en ayant en toutes circonstances, un comportement républicain ». En plus de leurs missions classiques de défense de l’intégrité territoriale, « elles devraient être capables de participer aux efforts de réconciliation, de redressement et de développement économique sur le plan intérieur, et assurer les opérations de maintien de la paix et de la stabilité́ dans la sous-région ». A l’issue du processus, une armée républicaine homogène et professionnelle, de même que des forces de sécurité intérieure incarnant les valeurs républicaines et démocratiques devraient émerger.

C’est ainsi que pourrait se comprendre l’engagement pris par le CNS, dans le domaine spécialisé de la stratégie de Sécurité nationale. Qu’il s’agisse de l’amélioration du niveau des capacités opérationnelles et des ressources humaines des Forces de défense et de sécurité, au sein du centre interarmées de formation initiale de Séguéla, ou au centre de formation des pilotes et des mécaniciens d’hélicoptère. Que ce soit dans le même état d’esprit, du respect de la politique du genre dans les armées, illustrée par l’enregistrement de la première promotion de dames, au sein du corps très prisé de la Gendarmerie nationale, il faut noter également la mise en place d’un Institut d’Etudes Stratégiques et de Défense (IESD), laboratoire d’idées stratégiques à dimension régionale et rayonnement international.

La réorganisation des services de renseignement dans ce même ordre d’idées, est d’une haute importance. Ici se pose la question d’un des principaux risques courants, liés aux renseignements, qui en somme est la politisation des analyses par les échelons intermédiaires ou supérieurs, de manière à soutenir les positions politiques ou justifiées moment ou non. Le problème survenu récemment aux Etats-Unis, à la « Defense Intelligence Agency (DIA) », à propos d’un briefing jugé « complaisant » par le Président Obama, sur la question de l’Etat islamique, est là pour nous le rappeler. En cette matière en effet, tout résultat d’analyses souvent biaisés, avant d’être transmis aux autorités dans le sens d’un « adoucissement » de leurs conclusions, sont néfastes et aux multiples répercutions imprévisibles, pour l’ensemble du système.

Le Président de la République a, lors de son intervention, fait également mention de l’adoption par l’Assemblée nationale, de la loi sur la répression du terrorisme. Il s’agit-là d’un élément fondamental du dispositif stratégique que la Côte d’Ivoire met en place, dans le cadre de la lutte contre ce fléau des temps modernes. Face à la persistance de la menace au niveau mondial et sur le continent africain, une architecture de sécurité et de défense collective est mise en place.

Dans le cadre du maintien de de la paix et de la sécurité, il y a le Conseil de sécurité des nations unies, organe éminemment politique. Des pays et des structures, interviennent également dans la lutte contre le terrorisme, qu’il s’agisse du Conseil de paix et de sécurité des Nations unies et de l’Union européenne, des Etats unis, de la France et du Royaume-Uni. Ces puissances étrangères, souvent soucieuses de leur influence en Afrique, ont dès lors, conçu pour la plupart, leurs propres dispositifs sécuritaires sur le continent africain. Ceux-ci ne s’intègrent pas forcément au Conseil de paix et de sécurité de l’UA, qu’il s’agisse de l’AFRICOM commandement Américain pour l’Afrique, ou même de l’opération « barkhane » pour la France.

Au sein du Conseil de paix et de sécurité de l’Union Africaine, les états africains ont mis en place des mécanismes pour la prévention, la gestion et le règlement de leurs conflits régionaux. Le constat est le suivant, les marges de manœuvre dans les interventions sont très faibles en raison du manque de moyens. Nos armées et corps de police du continent, sont dans l’ensemble sous-équipés et peu entraînés et d’autres considérations qu’on ne saurait citer pour faire face aux menaces multiformes asymétriques et dissymétriques, que constituent les organisations criminelles et terroristes. Elles doivent s’adapter en permanence aux nouvelles menaces, à travers une approche politico-stratégique globale de paix, qui leur permette d’assumer les missions avec un maximum de formation, d’équipements, de légitimité et d’efficacité.

Une approche globale, qui prend en compte, la meilleure interconnexion des systèmes et des réseaux, dans un environnement géographique maîtrisé, afin de briser le cycle de la violence. Une meilleure coordination des actions à mener, l’identification des compétences et la délimitation des responsabilités sont nécessaires, pour éviter les chevauchements et la mauvaise affectation des ressources financières. Une vision géostratégique privilégie la recherche fondamentale, admise et adaptée en permanence aux bouleversements probables imposés à tous. Préserver nos Etats surtout, de toute désintégration, par des effets conjugués et néfastes de ces associations criminelles. Le terrorisme dans sa complexité, nécessite dorénavant une riposte multidimensionnelle, intégrant une myriade de paramètres aussi bien sociologiques, qu’idéologiques, médiatiques, économiques, diplomatiques et financiers. L’option militaire ne doit pas, par conséquent, être exclusive.

Un autre point majeur évoqué lors de cette réunion, est celui de l’élaboration des projets de loi de programmation militaire et de sécurité intérieure, pour la période 2016-2020, à soumettre pour adoption à l’Assemblée nationale. Cette programmation militaire et de sécurité, vise à arrêter de manière précise, les choix faits dans les domaines de l’évolution des effectifs, mais surtout celui du fonctionnement et de l’équipement, pour une période donnée. Le vote de la loi, demeure une nécessité, pour assurer la cohérence et l’efficacité du dispositif de défense et de sécurité, surtout en période de profonde mutation. La loi de programmation 2016-2020 déterminera ainsi, le niveau global des crédits aussi bien budgétaires, de fonctionnement, d’équipement, que la répartition et l’évolution des différentes catégories de personnel. Elle fixera à 2020, le terme de l’option privilégiée pour le format, les équipements et l’utilité des forces de défense et de sécurité de Côte d’Ivoire, dans le cadre d’un processus de planification stratégique.

Les résultats positifs obtenus par le CNS se sont faits sur la base « d’une stratégie d’amélioration du niveau des capacités opérationnelles des forces de défense et de sécurité (Armée de terre, de l’air, de la gendarmerie, de la marine et de la police); notamment la création de nouvelles Unités pour assurer la protection des populations avec le Centre de coordination de décisions opérationnelles (CCDO), les Forces de recherches et d’appui de la Police (FRAP) ». La création dans la même optique, de « deux préfectures maritimes, une dans la zone Est à Abidjan, l’autre dans la zone Ouest à San Pedro ». Tous ces efforts comme a eu à le rappeler le Chef de l’Etat ivoirien, devant contribuer à l’amélioration de la sécurité des citoyens et de leurs biens. Les préoccupations sécuritaires et l’attitude militaire de la Côte-d’Ivoire, ont été prises dans le cadre d’un concept bien défini, de même que l’élaboration de la politique de défense. A la fin de cet exercice, la posture s’en trouvera que mieux définie, de même que la structure véritable des forces armées républicaines dans l’espérance de l’émergence d’un « soldat nouveau ».

Nous sommes cependant d’avis comme le stratégiste américain Edward Luttwak, que «seules la transformation organisationnelle, la création de nouvelles configurations de forces, sont susceptibles de changer les capacités d’action stratégique d’une force armée ». L’accent doit être mis en permanence, sur nos capacités à organiser nos forces, mieux que celles des adversaires potentiels, en les dotant d’une doctrine adaptée pour une meilleure efficacité. Mener toutes les réflexions en vue du développement d’une réelle industrie de défense, en phase avec la meilleure sélection de personnels supérieurement qualifiés. Sur le plan diplomatique, le Chef de l’Etat a laissé entrevoir qu’il s’agissait-là, « d’engager en priorité, le redéploiement des attachés de défense dans les ambassades, conformément à la stratégie de Sécurité nationale, et de renforcer la coopération militaire entre la Côte d’Ivoire et les pays voisins, notamment le mali et le Libéria ».

Ces actions et options privilégiées, auront le mérite de redonner à la Côte d’Ivoire sa véritable dimension, celle qui résulte de son histoire, de sa position géostratégique et de son ambition. Il est important cependant, pour ces missi dominici, de bénéficier d’une autonomie diplomatico-stratégique, afin d’obtenir la levée totale de l’embargo sur les armes. Cela devrait permettre à terme, à nos forces de défense et de sécurité, de disposer d’une capacité suffisante d’action globale sur le territoire et à distance du territoire national, aux fins de participation à la construction d’une architecture de paix et de sécurité réellement Africaine. Le phasage multipolaire actuel, permet une évolution des états, les prédisposant à des croissances fortes, aidés en cela par le destin. La croissance économique s’accompagne presque toujours d’une escalade de la force militaire, les incitants à jouer un rôle prépondérant et actif dans les relations internationales. Il semble que ce soit là, un processus normal d’évolution géopolitique. «Le monde se trouve à un point de rupture où, la dynamique des processus sociaux, économiques et politico-militaires s’accélère au rythme de l’intensification des contradictions entre les hommes ».

Le phénomène de globalisation, les évolutions tendancielles démographiques et cultuelles, entraînent inexorablement des déséquilibres et désordres dans notre sous-région africaine. Les ressources naturelles et énergétiques, l'eau, les hydrocarbures ou les produits miniers, constituent pour certaines régions de la planète une question vitale, aux enjeux potentiels, facteurs de conflits régionaux. Les pays riches soucieux d'assurer leurs sources d'approvisionnements par la diversification, de même que certains pays émergents qui tirent l'essentiel de leur richesse nationale de l'exploitation pétrolière ou minière; considèreront toujours l'accès aux gisements off-shore et le contrôle des voies d'approvisionnements maritimes comme des enjeux stratégiques. Le risque que dans leurs relations, des tensions dégénèrent en crises et conflits ouverts, s’en trouvent tout naturellement accrus.

De toute évidence, le centre de gravité mondial est en train de se déplacer vers les régions Asie-Pacifique et Afrique, où des économies fortes et des armées puissantes confirmées ou en gestation se trouvent. Le partage des zones d’influence par des puissances mondiales y est déjà perceptible. C’est donc, dans un environnement régional et international imprévisible, que la Côte d’ivoire, membre non permanent du Conseil de sécurité de l’ONU et puissance militaire sous régionale en devenir, essaie d’adapter sa sécurité globale. Elle entend dorénavant, dans le respect de ses engagements de solidarité en particulier en Afrique, au Moyen-Orient et en Europe, prendre ses responsabilités dans la sécurité internationale, afin de pouvoir intervenir ou même faire pression de façon adéquate et efficace, face à des conflits ou crises qui pourraient mettre en péril la nation ivoirienne et son engagement africain voire mondial.

Ces contributions prennent forme progressivement, dans le cadre des opérations de maintien de la paix avec pour objectif, de renforcer le pilier africain de sécurité et de défense commune. Face aux réalités de notre siècle débutant, et au regard de l’importance accordée de nos jours à la sécurité intérieure, ces quelques interrogations demeurent lancinantes: L’état de Côte d’Ivoire considérera-t-il à terme la guerre acceptable, en tant que moyen pour réaliser sa politique ? Existe-t-il une menace militaire et sécuritaire ? Quelle pourrait être son ampleur et ses origines ? Quelle est la nature et quels sont les objectifs des guerres sous régionales, régionales ou internationales dans lesquelles l’état de Côte d’Ivoire contraint ou forcé, et ses forces armées, pourraient être amenés à participer à court moyen ou long terme ? Quelles structures de forces seraient nécessaires et capables de faire face à une confrontation et mener les combats avec succès, et comment orienter leur mise sur pied.

Rassurons-nous, toute probabilité de guerre directe entre pays voisins de la Côte d’Ivoire est très réduite et peu souhaitable; aucune économie dans la sous-région ouest africaine n’étant capable de supporter un effort de guerre de conquête ou d’occupation à long terme. Notre pratique constante du dialogue, des alliances et des regroupements régionaux, pour promouvoir l’entente nous y aidant. Cependant, nous l’avons mentionné tantôt, les menaces et risques radicalement différents par leur nature asymétrique et dissymétrique, leurs modes d'action et leur capacité à atteindre le cœur même de nos sociétés demeurent.

Par conséquent, et en guise de conclusion, quelques que soient les schèmes qui pourraient être invariants en la matière, le CNS dans son ambition républicaine doit intégrer en tous temps, la mission essentielle des forces armées, à savoir la protection du territoire qui doit demeurer une posture exponentielle et exigeante certes, mais néanmoins permanente et globale. La défense du territoire national doit en effet pouvoir être assurée en toutes circonstances, c’est également aujourd’hui une mission de sécurité intérieure.

Commenter cet article