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Publié par Jean-François CURTIS

Maîtrise des frontières en Afrique: une stratégie concertée

La notion de maîtrise des frontières est une notion dont les contours demeurent encore flous pour beaucoup. Jusqu'où peut-on maîtriser ou surveiller des frontières? La maîtrise des frontières d'un pays est-elle possible compte tenu de l'immensité de son territoire? Est-il possible de sceller les frontières d'un pays? Toutes ces interrogations se rejoignent sur le fait que la maîtrise des frontières se heurte à des limites tant humaines, juridiques, naturelles que technologiques. Plus le territoire est vaste, plus les limites de sa sécurisation et de sa maîtrise sont grandes. Le défi du contrôle et de la surveillance des frontières est donc suffisamment complexe pour que nous le couvrions intégralement.

Plusieurs maux affectent l'intégrité des frontières des pays africains, mais ces dernières années ont confirmé la nécessité pour ces pays, de se mobiliser davantage tant au niveau national qu'au niveau régional pour contrer lesdites menaces. Un diagnostic succinct des frontières des pays africains, fait ressortir entre autres vulnérabilités: a) l'absence d'une "politique nationale de maitrise des frontières; b) l'insuffisance de moyens techniques adéquats de contrôle des frontières; c) le manque de professionnalisme et la corruption avérée au sein des unités chargées du contrôle; d) la déliquescence de certaines structures étatiques, incapables de faire leur travail (Centrafrique, etc.); e) la fragilité étatique qui empêche certains pays en situation post-crise ou de crise de préserver leur intégrité territoriale (Mali, Nigéria, Lybie, etc.); f) l'immensité souvent hostile du territoire, nécessitant de lourds moyens techniques et humains (Niger, RDC, etc.); g) la fragilité écologique (désertification et sécheresse) de certains états en zone sahélienne par exemple; h) l'insuffisance ou l'inexistence d'une concertation efficace au niveau régional; i) le sous-équipement des forces chargées du contrôle ainsi qu'une insuffisance en ressources humaines; j) l'inefficacité des dispositifs frontaliers existants notamment les postes de contrôle juxtaposés; k) les faibles budgets alloués au contrôle des frontières.

Cet état des lieux certes succinct, dépeint une réalité peu honorable sur la porosité des frontières des pays africains. Les conséquences de cette porosité grandissante sont multiples et complexes. Cependant, nous considérons les menaces suivantes comme étant les plus critiques: a) la criminalité transnationale essentiellement matérialisée par: le trafic de stupéfiants, le trafic d'armes, le blanchiment d'argent, le terrorisme et les réseaux de migration clandestine; b) l'immigration clandestine, qui prend de l'ampleur chaque année avec ses conséquences socio-économiques et sécuritaires; c) la propagation de maladies foudroyantes telles que Ebola qui sévit toujours en Guinée et Sierra Leone.

Sans renier tous les efforts déjà consentis par les Etats africains, pour sécuriser leurs frontières et pour faciliter la libre circulation des personnes et des biens, nous proposons, une stratégie susceptible de faciliter la maîtrise des frontières de la région. Cette stratégie multidimensionnelle et inclusive se décline en deux niveaux:

a) une réponse nationale : le point de départ de toute réponse nationale à la maîtrise des frontières est un diagnostic exhaustif des vulnérabilités et des forces. De ce diagnostic découle une vision clairement énoncée, elle même traduite en "stratégie nationale de maîtrise des frontières". La stratégie nationale s'appuierait sur une mise en œuvre de moyens tant humains (unités mixtes: gendarmerie, douanes, police), que technologiques (biométrie, systèmes d'observation, drones, vidéosurveillance, capteurs, matériels de télécommunication, clôtures actives, etc.). Des options inédites pourraient également être explorées, telles que l'implication des communautés dans le dispositif de surveillance et d'alerte des frontières. Cette stratégie nationale reposerait sur trois piliers que sont: la surveillance, l'alerte et l'intervention. La création de mécanismes nationaux de surveillance, d'alerte et d'intervention aux frontières serait donc indispensable. Le renforcement des capacités en matière de renseignement, serait le cœur de ce mécanisme. D'ailleurs, l'externalisation d'une partie ou de la totalité de cette activité, serait avantageuse tant les sociétés de sécurité sont équipées et expérimentées pour la surveillance, l'alerte et l'intervention. De grands groupes tels que Thales et SAFRAN, proposent déjà des systèmes clé en main, complets et intégrés, de surveillance des frontières.

b) une réponse régionale: la dimension régionale de la lutte contre la porosité des frontières, repose sur une mise en commun des moyens de lutte et un partage de données. En effet, en mutualisant les moyens de chaque pays alors l'effort est partagé et l'action concertée, donc cohérente. Cette lutte étant couteuse, il convient que chaque pays du continent contribue à un effort collectif soit financièrement, soit en proposant des moyens humains et/ou logistiques. La coopération régionale demeure la solution la plus apte à renforcer l'imperméabilité des frontières et ainsi préserver les populations de menaces insidieuses telles que le terrorisme. La mise en place d'unités spécialisées inter-pays, serait une option efficace pour mieux maîtriser lesdites frontières. A l'instar de Frontex (Agence européenne de surveillance des frontières des pays de l'espace Schengen), la création de douanes de l'UEMOA serait un pas en avant vers l'efficience et un gage de coopération réussie dans la maîtrise des flux tant humains que matériels.

Il est bon de préciser qu'un examen des forces et faiblesses des dispositifs existants dans des pays tels que la Corée du Sud, le Canada et le Royaume Uni, pourraient inspirer les décideurs africains quant à choisir des solutions efficaces, durables et respectueuses des droits humains. La création de postes frontières modernes, équipés et opérationnels tant pour la surveillance, l'alerte et l'intervention, permettrait une meilleure gestion et/ou contrôle des frontières des pays africains. Aussi, la mise en place d'unités mobiles aux frontières, permettrait une meilleure couverture de celles-ci. N'oublions pas enfin, que tout principe de surveillance, pose la problématique du contrôle démocratique et du respect des droits fondamentaux, du fait des multiples dérives possibles.

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